Si aujourd’hui on ne peut plus ignorer la présence des femmes dans le monde maçonnique des Lumières à nos jours, il n’en a pas toujours été ainsi. Tout simplement parce que la question de leur présence ne se posait même pas.
🤔 1ère Raison: l’exclusive prononcée par James Anderson dans ce qu’on considère comme le texte fondateur de la franc-maçonnerie moderne: The Constitutions of the Free-Masons (année 5723 de la maçonnerie, an de grâce 1723):
« Les personnes admises membres d’une Loge doivent être hommes de bien et loyaux, nés libres et d’âge mur et discret, ni esclaves, ni femmes, ni hommes immoraux et scandaleux, mais de bonne réputation » (article III)
Ce texte a été appliqué à la lettre par les franc-maçons pendant plus de deux siècles, à l’exclusion de la France et hormis quelques rares exceptions.
Remis dans le contexte social , politique et religieux de l’Angleterre de cette époque, il apparait qu’Anderson a tout simplement énoncé une évidence: les femmes ne faisaient pas partie de la sphère publique. Et la sociabilité de l’époque (voir le développement important des « clubs ») était exclusivement masculine. Bref, il s’est fait l’écho des préjugés de son temps!
De plus Anderson souhaitait légitimer la franc-maçonnerie moderne en se situant dans la continuité des loges des siècles précédents, tout en rassurant les autorités politique et religieuses du pays. Pour cela, il reprend et embellit les Anciens Devoirs (ou Old Charges consistant en un exposé des règles relatives à la conduite du métier de maçon, précédées d’une prière, de la description des Arts Libéraux, de l’histoire mythique de la transmission du métier de maçon, ne renfermant aucun élément rituel à part l’engagement par serment que l’on faisait prendre à l’apprenti lors de sa réception, et qui se pratiquait en posant le main sur le Livre: certainement la Bible et terminé par une prière).
Or la question de l’admission des femmes dans les guildes et compagnies de maçon n’étaient même pas évoqués dans les Anciens Devoirs.
En 1847, la Grande Loge Unie d’Angleterre révisa l’article concernant les esclaves, soit 14 ans après l’abolition de l’esclavage dans tout l’Empire Britannique (1833). Par contre elle ne toucha pas à l’article visant les femmes.
🧐 2ème raison: la moralité des loges.
L’absence des femmes en loge est justifiée par de nombreux francs-maçons en Angleterre comme en France par le souci qu’ont les hommes d’éviter aux femmes d’inutiles conflits de rivalité. Celles-ci doivent être rassurées par le fait que les travaux sont exclusivement masculins.
Cela permettait aussi de ne pas associer la franc-maçonnerie à des clubs libertins comme le Hell Fire Club qui admettaient des femmes et des prostituées.
De façon faussement flatteuse, on affirmait que: « …les femmes étant irrésistibles, les maçons ne manqueraient pas de succomber à leurs charmes et ainsi de tromper leurs épouses, voire d’abuser de la confiance de leurs frères. » («Prologue», Exeter dans R. Trewman, The Principles of Freemasonry Delineated, 1777);
Et pour rassurer les femmes, les francs-maçons récitaient des épilogues maçonniques à la gloire des épouses de francs-maçons au cours de représentations théâtrales. On y louait leurs vertus et bien entendu celles de leurs maris:
Ye marrie’d Ladies, ‘tis a happy life
Believe me, that of Free Mason’s wife
Tho’they conceal the secrets of their friends,
In love and truth they make us full amends
🇫🇷 Croyez-moi, que celle de la femme d’un franc-maçon,
Bien qu’ils ( les maçons) préservent les secrets de leurs amis,
Par leur amour et leur loyauté ils font amende honorable
(Epilogue spoken by a Mason’s Wife, Drury Lane Theatre, 30 déc 1728, King Henry IV, part II, dans Cole’s Constitutions)
🤫 3ème raison: un argument récurrent au XVIIIème siècle: l’incapacité des femmes à garder un secret.
Laurence Dermott dans Ahiman Rezon (1756) l’ouvrage culte de la Grande Loge des Anciens reprend l’interdit d’Anderson en l’illustrant d’un conte: l’aventure du fils d’un certain Papirius au sénat romain.
📜 La coutume voulait que les fils assistent aux côtés de leur père aux séances du sénat. Importuné par sa mère désireuse de connaître la teneur des délibérations en principe secrètes, afin de ne pas trahir ces secrets, le fils de Papirius lui aurait fait croire que le sénat venait de débattre de l’opportunité d’autoriser la polygamie à Rome. La mère épouvantée ameuta aussitôt toutes ses voisines qui se rendirent au sénat pour réclamer non seulement l’interdiction pour leurs époux de devenir polygames mais le droit pour elles-mêmes de prendre plusieurs maris.
Dermott écarte ainsi par l’humour facile, l’absurde éventualité de l’initiation féminine.
« Et donc qui garde sa langue garde son âme », conclut-il solennellement.
🫢 Et ce ne sont pas les contes populaires sur la curiosité féminine et ses conséquences qui manquent: La Curiosité de Madame Leprince de Beaumont (1715) tiré du Magasin des Enfants, La Barbe Bleue de Charles Perrault, parue en 1697 dans Les Contes de ma mère l’Oye, pour ne citer que les plus célèbres et sans remonter à l’antiquité (Psyché et Cupidon, etc…)
Il est amusant de constater que l’acceptation d’Elisabeth Aldworth* se fera à la suite d’une indiscrétion de sa part poussée par la curiosité…
Dans l’édition de 1759 de son Pocket Companion, Scott affirme que: « Si les francs-maçons viennois ont été victimes de persécutions à la suite des Bulles papales d’excommunication, c’est essentiellement en raison de l’acharnement d’un certain nombre de femmes qui ont tiré prétexte des Bulles pour demander au pouvoir royal de sévir, afin de se venger de leur propre exclusion des loges. »
* Voir l’article que je lui consacre.
😇 4ème raison: La Bible
Certains chants maçonniques (Song VII cité par William Meeson dans An Introduction to Freemasonry) évoquent le péché originel : Eve ayant entraîné Adam dans le péché, elle peut recommencer. Il est donc nécessaire de protéger les Frères de son influence pernicieuse.
EN CONCLUSION
Bien peu de maçons prennent la défense des femmes dans l’Angleterre du XVIIIème siècle, à l’exception de William Smith, Grand Maître Provincial du Kent, auteur d’un ouvrage très contesté The Use and Abuse of Freemasonry (1783) et de l’infortuné William Dodd, chapelain de la Grande Loge d’Angleterre, auteur du discours d’inauguration du temple maçonnique de Londres en 1775 et qui sera exécuté pour usage de faux…
Ces mêmes raisons sont encore évoquées de nos jours par des francs-maçons rejetant la présence des femmes dans la franc-maçonnerie :
- L’origine de cette société est exclusivement masculine, pourquoi changer?
- La présence des femmes perturbe la sérénité des échanges (ah, quand on ne peut pas résister à l’appel de la séduction)!).
- On travaille mieux entre nous (les hommes).
- etc…
De quoi écrire un autre article! 😊


